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HAVANA MOON



… ça bat dans les choses du monde ou dans mes yeux? Impossible savoir. SOME WOOD TO BURN UP. Et le monde continue ses choses. Les chevaliers de Marivaux sont parfois des femmes. Leurs reflets dans l’eau des villes. SOME WOOD TO BURN UP et les crânes continuent leurs choses.

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S. F. et L. F. C.
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… Les premières représentations dramatiques inspirées des Entretiens avaient déjà
prouvé la prédisposition du texte de 1955 à être transposé au théâtre, de par ses nombreux
passages dialogués, son action limitée à une journée et son cadre simple, quasi unique : un
square ; autant dire nulle part ou presque. Pourtant, à en croire les explications du metteur en
scène Julien Bal, qui a accepté de répondre à nos questions, il y a bien des difficultés à vouloir
monter au théâtre un texte qui se veut le « digest » de la mécanique du style de l’écrivain par
l’écrivain lui-même. Comment garder la cohérence des dialogues en supprimant les liens
narratifs qui les relient ? Comment transmettre oralement l’émotion d’un langage écrit mimant
déjà l’oralité ? Et, bien sûr, que faire des trois points ? Arrivé à Céline par John Fante et
Charles Bukowski, Julien Bal a été initié à la mise en scène « organique » en Italie et met
aujourd’hui à profit dans son propre travail cette technique intuitive consistant pour le metteur
en scène à endosser les habits, ou plutôt le costume, de l’acteur et à faire évoluer la pièce par
tâtonnements, en fonction des réactions du baromètre qu’est le public et de l’expérience de son
propre jeu. Ainsi, la version présentée en février était déjà le résultat de deux essais antérieurs –
le premier ayant eu lieu à Rennes en mars 2007 et le second à Créteil en novembre de la
même année – et s’est avérée tout à fait convaincante.

Le square, trop ouvert aux yeux de Julien Bal, s’est transformé en maison vide, telle
celle, dans D’un Château l’autre, que laisse Madame Niçois après sa mort. Au niveau du
décor, les murs austères d’un intérieur plongé dans la pénombre, éclairé sur la droite par le jour
indécis d’une fenêtre et par la lumière orangée filtrant en arrière-plan de deux portes ne
débouchant sur rien, si ce n’est un autre mur, créent une atmosphère confinée, propice à
l’ambiguïté de la rencontre. Les rares accessoires agrémentant ce tableau minimaliste – deux
tabourets, une chaise renversée, une lampe seventies, une valise usagée, une gourde moderne, un rétroprojecteur, une bassine rouge et un fatras de livres réunis dans un veston posé au sol –
laissent habilement planer le doute sur l’époque où nous nous trouvons.

Julien Bal, tenant le rôle d’un Céline jeune, barbu, et Sébastien Durand, interprétant
celui, hyper-anxieux, du Professeur Y, parviennent à faire revivre pendant une heure et quart le
dialogue imaginaire inventé par Céline et font sonner de façon fluide la scansion atypique de sa
syntaxe sans jamais donner l’impression de réciter. Les coupes sont opérées avec à-propos et
épargnent l’intégralité des dialogues du texte original, même si, en de très rares cas, certains
mots sont remplacés par d’autres sans que cela ne choque l’oreille attentive. Le public,
précise Julien Bal, est le destinataire de ces changements qui n’ont pas pour objectif de
« vulgariser » mais plutôt de garder tendu le nerf d’un texte des années cinquante auprès d’une
nouvelle génération de spectateurs. Ces derniers voient ainsi s’enchaîner les thèmes chers à la
vindicte célinienne – la crise de mévente de la littérature, la nullité des autres écrivains, les
obligations publicitaires, la concurrence du cinéma, la fortune de Gaston Gallimard – ainsi que
les éclaircissements fameux sur sa technique – le métro émotif, les « rails exprès profilés » que
sont les trois points, etc. Seul manque peut-être le parallèle, pourtant décisif, que dresse Céline
entre l’origine de sa vocation artistique et celle de Blaise Pascal : « Les espaces infinis
m’effraient ». Ces développements sont rendus possibles par la présence active d’un Professeur
Y dont le rôle, aux dires de Julien Bal, n’a cessé d’être ramené à plus de sérieux et moins de
clownerie. Faire exister ce personnage guindé, impotent, accablé par la dictée que lui force à
prendre le personnage délirant de Céline, n’était pas le moindre des problèmes que Sébastien
Durand, grand, mince et fébrile comme il faut, a su résoudre avec justesse. Ce qui, dans la
dernière partie du texte original, pouvait sembler comme un comportement grotesque (il
s’urine dessus, convulse et finit par s’évanouir) apparaît finalement, sur scène, comme le
résultat logique de la violence que Céline lui inflige par la parole, non sans avoir provoqué des
rires éclatants dans l’assistance. Pour Julien Bal, adapter les Entretiens, plutôt que L’Eglise et
sa portée politique scabreuse, révèle en définitive l’étrangeté et la richesse de ce texte,
théâtralement parlant :

« Il possède de nombreux codes du théâtre bourgeois naturaliste – vraisemblance,
discussions, rapports de force, actes en des lieux précis, recherche d’un langage propre au
personnage, lâcher prise émotif en fin de narration – des aspects du théâtre antique – révélation
de l’identité véritable d’un protagoniste (le Professeur Y est en réalité le Colonel Réséda) – les
possibilités d’apartés du théâtre médiéval ainsi que des duos comiques plus modernes. Et
pourtant, ce texte refuse le théâtre et nous rappelle toujours qu’il n’est pas un texte théâtral. Il
est hostile à l’action physique qui semble toujours en trop ».

Un mélange des genres qui, s’il évite l’enfermement dans une époque donnée du texte
et de la pièce qui en découle, apporte une difficulté supplémentaire à l’interprétation et à la
mise en scène, devant toutes deux déjà faire face à l’aller-retour fatal du parlé écrit, à
l’instabilité entre délire et dictée ainsi qu’à l’obligation de tisser, instinctivement, le lien mental
inscrit dans les trois points. Un « work in progress » donc, qui mérite dès à présent des éloges,
en attendant de pouvoir assister, dans quelques mois, à la nouvelle mouture de ces Entretiens
avec le Professeur Y, dont la force et l’actualité ne se démentent pas. Contre toute attente, cette
adaptation sobre, n’hésitant pas à prendre des libertés avec un texte non destiné aux planches,
s’avère bien plus fertile au surgissement de la vitalité du verbe du romancier que le simple
rabâchage des interviews d’un Céline de musée Grévin.

O. Moncharmont pour la revue “Etudes céliniennes”, n°5, p. 169-173, extrait.

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